L'histoire en bref
Œdipe roi est une tragédie de Sophocle dont l'action se situe à Thèbes. Une peste, λοιμός (vers 28), détruit les récoltes, les troupeaux et les hommes. Le roi Œdipe, célèbre pour avoir délivré la cité de la Sphinx, a envoyé Créon, le frère de sa femme, demander à Apollon, à Delphes, ce qu'il faut faire. Réponse du dieu : le meurtrier de l'ancien roi, Laïos, vit dans le pays et doit être chassé ou payer de sa vie (96–101). L'aveugle devin Tirésias refuse d'abord de parler, puis le lui dit en face : le meurtrier, c'est toi (362). Œdipe croit à un complot de Créon.
Pour le calmer, sa femme Jocaste affirme que les devins ne savent rien : Laïos devait mourir de la main de son fils, or des brigands l'ont tué à un endroit où se rencontrent trois routes, et le bébé avait été abandonné sur une montagne, les chevilles entravées. Mais Œdipe se souvient d'avoir tué un vieil homme à un tel endroit (800–813). Un messager de Corinthe apporte une nouvelle : Polybe, qu'Œdipe croyait son père, est mort, et il n'a jamais été son vrai père. Un vieux berger de Laïos est forcé de dire le reste. Œdipe est le fils de Laïos et de Jocaste. Sans le savoir, il a tué son père et épousé sa mère. Jocaste se pend. Œdipe prend les agrafes de sa robe et se crève les yeux (1268–1270). Il supplie qu'on l'exile, mais Créon veut d'abord consulter le dieu (1438–1439), et la pièce s'achève quand Œdipe est renvoyé à l'intérieur du palais.
Testez-vous : 4 mots de cette page
1 / 4
Que signifie ce mot ?
Voir, savoir et un nom
La pièce repose sur une ironie : celui qui voit ne sait rien, et l'aveugle sait tout. Œdipe insulte Tirésias avec le mot τυφλός, aveugle : τυφλὸς τά τ᾽ ὦτα τόν τε νοῦν τά τ᾽ ὄμματ᾽ εἶ, « tu es aveugle des oreilles, de l'esprit et des yeux » (371). Tirésias annonce que l'homme recherché deviendra τυφλὸς ἐκ δεδορκότος, aveugle après avoir vu (454). À la fin, Œdipe se prive lui-même de la vue.
Même son nom joue un rôle. Le messager lui dit qu'il vient de ses chevilles percées (1034–1036). On l'explique d'ordinaire par « pied enflé », de οἰδέω, enfler, et πούς, pied, et les spécialistes y entendent aussi un jeu de mots avec οἶδα, je sais. Œdipe se nomme lui-même ὁ μηδὲν εἰδὼς Οἰδίπους, « Œdipe qui ne savait rien » (397), celui qui a résolu l'énigme, αἴνιγμα, sans l'aide d'aucun devin. La pièce ne cite jamais cette énigme. Son texte vient d'auteurs plus tardifs : Athénée (10.456b), citant Asclépiade, la fait commencer par ἔστι δίπουν ἐπὶ γῆς καὶ τετράπον, et chez Apollodore (3.5.8) Œdipe donne la réponse, l'être humain : à quatre membres quand il est bébé, à deux quand il est adulte, avec un bâton dans la vieillesse.
Les grands thèmes
Les lecteurs discutent depuis longtemps du véritable sujet de la pièce. Chaque thème ci-dessous part du texte grec, non d'une réponse toute faite.
- Destin ou libre choix ? Un χρησμός, un oracle, a dit à Laïos que sa μοῖρα était de mourir de la main de son fils (711–713), et Apollon a dit à Œdipe qu'il tuerait son père et épouserait sa mère (791–793). Pourtant c'est Œdipe qui fuit Corinthe, frappe sous l'effet de la colère, δι᾽ ὀργῆς (807), et mène l'enquête. À la fin il dit les deux choses : Apollon a causé ces souffrances, mais aucune autre main n'a frappé ses yeux : ἀλλ᾽ ἐγὼ τλάμων (1329–1331). Les spécialistes restent divisés : Bernard Knox, par exemple, a soutenu qu'Œdipe agit librement.
- La confiance dans les oracles. Jocaste dit qu'aucun humain ne possède l'art du devin (708–709). Le chœur, effrayé, chante ἔρρει δὲ τὰ θεῖα, la religion s'en va (910). Puis tous les oracles se réalisent.
- Pouvoir et soupçon. Œdipe est appelé τύραννος (514, 925), et ici le mot ne désigne pas forcément un maître cruel : le messager l'emploie simplement pour parler du roi. Aujourd'hui, τύραννος ne désigne plus que le maître cruel. Même ainsi, Œdipe voit vite un complot contre son trône (535).
- Le modèle d'Aristote. La Poétique dit que la plus belle reconnaissance, ἀναγνώρισις, survient en même temps qu'un renversement, περιπέτεια, « comme dans l'Œdipe » (1452a). Œdipe tombe non par vice, mais à cause d'une certaine ἁμαρτία (1453a), mot qui peut évoquer à la fois une erreur et une faute, et le débat à son sujet continue.
La date, le titre et Freud
La date de la pièce n'est pas sûre. Seules deux pièces de Sophocle ont une date de représentation ferme, et celle-ci n'en fait pas partie. Comme elle s'ouvre sur une peste, beaucoup la placent peu après la peste qui frappa Athènes en 430 av. J.-C. (Thucydide 2.47), avec des dates allant d'environ 429 au milieu des années 420, mais c'est une déduction. Le savant antique Dicéarque rapporte qu'elle fut battue par Philoclès, et P. J. Finglass souligne que cela n'aide pas à la dater. Aristote l'appelle simplement Οἰδίπους. Τύραννος passe d'ordinaire pour un ajout plus tardif, destiné à la distinguer d'Œdipe à Colone.
Sigmund Freud a lu l'histoire à sa façon. Dans L'Interprétation du rêve (1899, datée de 1900), il s'en est servi pour sa théorie selon laquelle un petit garçon est attiré par sa mère et voit en son père un rival. Le terme « complexe d'Œdipe » apparaît pour la première fois dans un article de 1910. Ses critiques répondent que la théorie repose sur peu de preuves, et un essai de Jean-Pierre Vernant de 1967 s'intitule « Œdipe sans complexe ». La pièce elle-même invite à s'interroger : Œdipe ignore tout de ses parents, et il quitte Corinthe précisément pour échapper à l'oracle (794–797).
Dates clés
- c. 442 BCDate habituelle d'Antigone, écrite avant bien que postérieure dans le mythe
- 430 BCLa peste atteint Athènes, selon Thucydide
- c. 429–425 BCPériode souvent proposée pour la première représentation, sans certitude
- 401 BCŒdipe à Colone est joué après la mort de Sophocle
- 4th c. BCLa Poétique d'Aristote prend la pièce pour modèle
- 1899L'Interprétation du rêve de Freud paraît, datée de 1900
- 1910Freud emploie pour la première fois le terme « complexe d'Œdipe »
- 1967L'essai de Vernant « Œdipe sans complexe »
Huit mots, hier et aujourd'hui
| Grec ancien | Grec d'aujourd'hui | Sens |
|---|---|---|
| destin, sort | ||
| réponse d'un oracle | ||
| devin, prophète | ||
| aveugle | ||
| énigme | ||
| tyran (autrefois : maître absolu) | ||
| aventure (autrefois : renversement soudain) | ||
| reconnaissance |
Le théâtre grec : tragédie, comédie et masques