
Des tablettes d’argile venues des palais
Le linéaire B est une écriture utilisée en Crète et en Grèce continentale à l’âge du bronze, environ entre 1400 et 1200 av. J.-C., pour noter la plus ancienne forme connue du grec, le mycénien. On l’appelle « linéaire » parce que ses signes sont faits de traits incisés dans l’argile et non de dessins ; en grec, c’est la Γραμμική Β, de γραμμή, « ligne ». La lettre B la distingue du linéaire A, plus ancien, de la Crète minoenne, qui n’est toujours pas déchiffré : personne ne sait quelle langue il note.
Presque tous les textes en linéaire B nous sont parvenus sur des tablettes d’argile, πινακίδες. Les plus grandes archives viennent de Cnossos, en Crète, avec quelque 4 100 tablettes et fragments, et du palais dit de Nestor à Pylos, en Messénie, avec environ 1 050 ; des groupes plus petits viennent de Mycènes, Tirynthe, Thèbes, La Canée et quelques autres sites. Les tablettes n’étaient pas faites pour durer. Simplement séchées, non cuites, elles servaient aux comptes courants. Elles ont survécu parce que les incendies qui ont détruit les palais les ont cuites et durcies : presque aucune n’est antérieure de plus d’un an à la destruction de son palais. Leur contenu est administratif : moutons et laine, huile d’olive et huiles parfumées, bronze pour les forgerons, chars, offrandes aux dieux.
Comment l’écriture a été déchiffrée
La première tablette en linéaire B vue par un fouilleur moderne provient sans doute des fouilles de l’homme d’affaires et antiquaire grec Minos Kalokairinos à Cnossos en 1878 ; à partir de 1900, les fouilles de sir Arthur Evans en livrèrent des milliers d’autres. Evans était sûr que la langue n’était pas du grec, et peu de savants le contredisaient. Deux faits étaient clairs. Avec 87 signes phonétiques, l’écriture en avait trop pour un alphabet et trop peu pour un système de signes-mots : c’était donc un syllabaire, un signe par συλλαβή, par syllabe. À côté de ces signes, elle employait des logogrammes figuratifs pour les personnes, les animaux et les biens, suivis de chiffres.
L’Américaine Alice Kober, spécialiste des langues anciennes, prouva que la langue était flexionnelle : des groupes de mots ne différaient que par leurs terminaisons. Emmett L. Bennett Jr établit la liste de référence des signes et publia en 1951 les tablettes de Pylos, découvertes à partir de 1939. L’architecte britannique Michael Ventris rangea les signes dans une grille de consonnes et de voyelles communes, puis supposa que certains mots de Cnossos étaient des noms de lieux crétois : a-mi-ni-so pour Amnisos, le port de Cnossos, et ko-no-so pour Cnossos même. À sa surprise, les valeurs donnaient du grec. Il annonça le déchiffrement à la radio de la BBC le 1er juillet 1952. Le philologue John Chadwick se joignit à lui, et leur article commun parut en 1953. Cette année-là, une tablette de Pylos tout juste découverte, PY Ta 641, apporta la confirmation : à côté du dessin d’un chaudron tripode et du chiffre 2, on lit ti-ri-po-de, τρίποδε, « deux trépieds ».
Comment s’écrit le grec mycénien
Le linéaire B a été adapté de l’écriture minoenne, conçue pour une autre langue, et il convient mal au grec. Chaque signe note une voyelle seule (a, e, i, o, u) ou une consonne suivie d’une voyelle (pa, ti, ko). Les mots grecs avec des groupes de consonnes et des consonnes finales doivent être simplifiés, et le lecteur doit rétablir ce qui manque :
- Les consonnes finales comme -s ne sont en général pas écrites : ko-no-so, c’est Knossos.
- Une même série de signes sert pour l et pour r.
- Une seule série couvre k, g et kh : ka-ko note khalkos, χαλκός, « bronze ».
- Les groupes de consonnes sont coupés par des voyelles ajoutées : ti-ri-po-de pour tripode.
Le mycénien garde aussi des sons et des formes disparus plus tard. Les tablettes écrivent encore le son w, perdu dans la plupart des dialectes ultérieurs : e-ra-wo / e-ra3-wo est elaiwon, le grec classique ἔλαιον, « huile d’olive », et le roi est le wa-na-ka, wanax, qui devient chez Homère ἄναξ. Le forgeron du bronze est un ka-ke-u, khalkeus, le χαλκεύς classique, et les tablettes de la série Jn de Pylos notent les quantités de bronze remises à ces artisans.
Ce que disent les tablettes, et ce qu’elles taisent
Le déchiffrement a fait reculer le grec écrit de plus de 3 000 ans, environ cinq siècles avant Homère, et a fait du grec la langue européenne encore parlée dont l’histoire écrite est la plus ancienne. Il a aussi changé l’image du monde mycénien. Les tablettes montrent des palais tenus par des scribes qui comptaient tout : produits dus au palais, rations, bétail, terres, offrandes à Zeus et aux autres dieux. Une telle bureaucratie s’accorde mal avec le monde de l’Iliade, où la richesse, ce sont des bœufs et des trésors pris lors de razzias.
Beaucoup de choses restent incertaines. Comme les tablettes ne couvrent que les derniers mois de chaque palais, elles n’en donnent qu’un instantané étroit. Elles ne contiennent ni lettres, ni lois, ni littérature, et le sens de nombreux mots est encore discuté. Les historiens ne s’accordent pas sur l’étendue du territoire contrôlé par chaque palais, et la date de la destruction de Cnossos est discutée depuis longtemps. Après la chute des palais, vers 1200 av. J.-C., l’écriture disparut de Grèce pendant plusieurs siècles. Quand les Grecs se remirent à écrire, ils utilisèrent un alphabet adapté de l’écriture phénicienne, et non le linéaire B.
Dates clés
- c. 1400 BCDes tablettes en linéaire B sont écrites au palais de Cnossos
- c. 1200 BCUn incendie détruit le palais de Pylos et cuit ses tablettes
- 1878Minos Kalokairinos fouille à Cnossos et trouve la première tablette
- 1900Arthur Evans commence à fouiller Cnossos ; des milliers de tablettes suivent
- 1939Les premières tablettes sont découvertes à Pylos
- 1952Michael Ventris annonce à la BBC que le linéaire B est du grec
- 1953Ventris et Chadwick publient ; la tablette aux trépieds de Pylos confirme la lecture
- 1956Parution de Documents in Mycenaean Greek, quelques semaines après la mort de Ventris
Huit mots, hier et aujourd'hui
| Grec ancien | Grec d'aujourd'hui | Sens |
|---|---|---|
| ligne | ||
| syllabe | ||
| petite tablette ; aujourd’hui aussi panneau | ||
| argile | ||
| bronze ; aujourd’hui cuivre | ||
| forgeron (χαλκιάς, forme populaire) | ||
| huile d’olive (savant : έλαιο) | ||
| trépied |